Inégalités entre territoires : de quoi parle-t-on ?
Mesurer les inégalités dans un espace géographique n’est pas aussi évident qu’il y parait. Quelle échelle choisir ? Quels sont les pièges à éviter ? L’analyse de Louis Maurin.
Publié le 10 mars 2026
https://www.inegalites.fr/Inegalites-entre-territoires-de-quoi-parle-t-on - Reproduction interditePour mesurer les inégalités, on a besoin de définir un périmètre géographique à l’observation. De quel territoire parle-t-on ? D’un quartier pauvre de banlieue, d’une ville, d’un département, d’un pays ? Quelle que soit l’échelle, les moyennes cachent des situations qui peuvent être très différentes des résultats obtenus quand on observe les choses d’un peu plus près. Les données nationales masquent des écarts entre régions, lesquelles peuvent cacher des écarts entre départements, etc. La question de l’échelle d’observation est donc centrale.
Comprendre la géographie des inégalités demande quelques précautions. Premièrement, parce que l’expression « inégalités territoriales » désigne deux choses différentes : les inégalités entre territoires, et le niveau des inégalités au sein d’un territoire donné. Dans le premier cas, on compare des territoires entre eux selon différents critères. Par exemple, les taux de chômage selon les communes. On doit alors s’interroger sur les territoires que l’on compare : peut-on vraiment les mettre sur le même plan ? Dans le domaine des comparaisons internationales, il arrive par exemple que l’on rassemble les États-Unis et ses 340 millions d’habitants et le Luxembourg qui en compte 700 000. Est-ce vraiment comparable ? Dans le deuxième cas, on observe le niveau des inégalités au sein d’un même espace géographique. Par exemple, les inégalités de revenus, d’accès à l’emploi, ou de scolarisation selon les catégories sociales d’un département.
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Deuxièmement, parce que l’on confond parfois les inégalités entre territoires et l’effet du territoire lui-même. Pour le comprendre, prenons un exemple. Si on compare le niveau de diplôme des personnes selon les départements, par exemple la réussite au bac des élèves, on obtient une liste de départements, avec tout en haut, les départements qui comptent le plus de cadres supérieurs et de diplômés parmi les parents. Le fait d’habiter à Tours ou à Amiens ne joue pas beaucoup sur l’accès au bac pour un individu donné, mais la population de la Somme est moins favorisée que celle de l’Indre-et-Loire.
Ce n’est pas le territoire lui-même qui joue, mais sa composition sociale : on parle d’inégalités territoriales, alors qu’on est en face d’inégalités sociales. C’est aussi très souvent le cas en matière d’inégalités territoriales de santé. Parler d’« inégalités territoriales » peut être une manière d’éviter de traiter des inégalités sociales, en faisant comme si les écarts de niveaux de vie, d’éducation, etc., étaient imputables au lieu de vie, ou à des traditions culturelles locales.
Ceci ne signifie pas que le territoire n’a aucun rôle. Vivre à la campagne pose des problèmes évidents d’accès à l’emploi, aux loisirs, aux services publics, etc. Étudier dans une l’école qui ne comprend que des élèves défavorisés du même quartier a un impact sur la scolarité. C’est ce que l’on appelle « l’effet territoire ».
Pour comprendre les inégalités territoriales, il faut donc faire preuve de prudence. Il est important de bien mesurer ce que l’on compare, de saisir quels facteurs entrent en ligne de compte, et de quoi se compose la zone géographique étudiée. Les cartes ne parlent pas d’elles-mêmes.
Enfin, il faut se méfier des intérêts politiques en jeu et observer qui s’exprime. Les associations représentant les élus des territoires (les grandes villes, les campagnes, les quartiers prioritaires, les départements, etc.) savent manier la communication et utiliser des données pour défendre leurs points de vue.
L’instrumentalisation politique de la question des inégalités territoriales est fréquente, notamment car il y a des enjeux financiers (subventions, transferts de l’État notamment) et politiques importants. On a cherché par exemple à mettre en avant la plus grande pauvreté du milieu rural contre les quartiers en difficulté des grandes villes, parce que les quartiers populaires sont pour une part importante composés de populations issues de l’immigration. Cela n’enlève rien aux difficultés du monde rural, mais la très grande majorité des personnes les plus pauvres habitent en ville.
| Attention au nombre d’habitants |
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| La question de la taille de la population observée est trop souvent négligée en matière d’inégalités territoriales. Un grand nombre d’analyses portent sur le pourcentage d’une population concernée par un phénomène donné. Par exemple, on compare les taux de pauvreté selon les communes. Mais ces pourcentages s’appliquent à des effectifs très inégaux. Ainsi, Roubaix est – parmi les villes de plus de 20 000 habitants – celle qui affiche le taux de pauvreté le plus élevé (46 % en 2021). On y compte 40 000 personnes pauvres. À Paris, le taux de pauvreté est de 16 %, mais le nombre de pauvres y est de 313 000. Le phénomène est accentué quand on utilise des territoires de quelques centaines, voire de dizaines d’habitants. Il est encore plus marqué quand on représente ces pourcentages sur des cartes : on peut faire apparaître des zones entières fortement marquées par un phénomène, alors qu’on n’y compte que très peu d’habitants. Pour comprendre cette question appliquée au problème de la pauvreté, nous avons mis en ligne une carte qui permet de représenter à la fois le pourcentage et le nombre de ménages pauvres. |
Image / Capture écran de la carte « La pauvreté en France en 3 dimensions » de l’Observatoire des inégalités
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