La question du « pouvoir d’achat » ou comment faire l’impasse sur les inégalités
Qui est concerné par la baisse du pouvoir d’achat ? Faire comme si le problème était généralisé est une manière de masquer les inégalités de revenus qui fracturent la société française. Le point de vue d’Anne Brunner et Louis Maurin.
Publié le 15 octobre 2026
https://www.inegalites.fr/pouvoir-d-achat-inegalites - Reproduction interditeQuand les prix à la pompe grimpent et que l’inflation menace, les reportages s’enchaînent, mettant en lumière la valse des étiquettes dans les stations-service ou les hypermarchés. Le pouvoir d’achat est au centre de toutes les attentions médiatiques et politiques. Mais les Français sont loin d’être égaux devant la hausse des prix. La grande majorité de la population continue à vivre et à consommer comme avant. Seuls les plus modestes doivent se serrer la ceinture. L’arbre du pouvoir d’achat cache la forêt des inégalités.
Le pouvoir d’achat représente ce que l’on peut acheter avec son revenu, quand on tient compte de l’évolution des prix. Si votre salaire stagne et que les prix montent, votre revenu réel – donc votre pouvoir d’achat – diminue car vous pouvez acheter moins de biens ou de services. En France en 2025, les prix ont augmenté plus rapidement que les revenus et le pouvoir d’achat de la population a diminué de 0,7 %, la plus forte chute depuis 2012 [1]. L’équivalent de quinze euros par mois en moins pour un revenu mensuel net de 2 200 euros, le niveau de vie médian de la population.
Pour calculer l’évolution du pouvoir d’achat, il faut mesurer la hausse des prix, autrement dit l’inflation. L’indice, calculé par l’Insee, est une moyenne établie en fonction des dépenses d’un ménage moyen. Cette moyenne est plus ou moins représentative de ce que chacun vit. Pour celui, par exemple, qui doit se rendre au travail en voiture, les prix du carburant pèsent davantage. Les ménages les plus pauvres consacrent davantage de leur budget, en proportion, en énergie et en alimentation : quand les prix flambent dans ces domaines, l’impact est pour eux plus important.
Par ailleurs, les répercussions concrètes de la hausse des prix dépendent aussi du niveau de l’épargne du ménage, elle-même fortement liée au revenu. Plus on est riche, plus on met de l’argent de côté. Les ménages aisés épargnent en moyenne un tiers de leurs revenus, soit 17 000 euros par an pour une personne seule, selon nos calculs d’après les données 2022 de l’Insee. Quand les prix augmentent, si leurs revenus ne suivent pas, ils peuvent perdre du pouvoir d’achat, mais il leur suffit alors de piocher dans leur épargne pour vivre comme avant.
Un ménage sans épargne n’a que deux solutions : s’endetter pour maintenir son train de vie (et payer des intérêts à la banque) ou réduire sa consommation. Les postes les plus vite sacrifiés sont ceux qui offrent un « plus » de qualité de vie : les loisirs, les vacances, les sorties. Pour les plus pauvres, les arbitrages touchent des postes essentiels, comme l’alimentation ou le chauffage.
L’inflation a des conséquences différentes selon les ménages, mais surtout, l’évolution du pouvoir d’achat moyen masque des inégalités énormes selon les niveaux de vie. En dépit de fortes poussées inflationnistes ces dernières années, le pouvoir d’achat progresse toujours, même si c’est à un rythme qui n’a rien à voir avec celui des Trente Glorieuses. Au cours des 20 dernières années, le niveau de vie des classes moyennes après impôts et inflation s’est accru de 15 %. Mais il a progressé de 24 % pour les 10 % les plus riches entre 2004 et 2024, et il a baissé de 2,3 % pour les 10 % les plus modestes.
Faire comme si le « pouvoir d’achat » était un problème généralisé revient à faire comme si tout le monde était touché, alors que la grande majorité des foyers continuent à consommer comme d’habitude. En s’auto-désignant comme des victimes de l’inflation, les classes aisées peuvent réclamer des mesures de soutien. La question du pouvoir d’achat sert à légitimer depuis plusieurs décennies des politiques de diminution d’impôts (la suppression de la taxe d’habitation et les baisses d’impôt sur le revenu, par exemple), qui ont affaibli les recettes de l’État et, pour l’essentiel, ont nourri les revenus des plus riches.
Plusieurs décennies de réductions d’impôt au nom du « pouvoir d’achat » ont abouti à déséquilibrer les finances publiques et pèsent sur les moyens qui auraient pu être attribués à l’école, la santé, les retraites, la sécurité et bien d’autres services publics essentiel pour tous. Bien vivre n’est pas seulement pouvoir acheter, mais aussi être soigné, éduqué, protégé, bénéficier d’une retraite décente, etc. [2]
Commenter, journal télévisé après journal télévisé, l’évolution du prix du gazole sans jamais signaler que tout une partie de la population passe à la caisse sans conséquences pour son mode de vie, revient à passer sous silence les écarts de salaires, la pauvreté qui s’étend en France au rythme du travail précaire, ou encore les faibles montants des minima sociaux, très inférieurs au seuil de pauvreté. Si l’on veut vraiment traiter de la question des niveaux de vie, ce n’est pas au pouvoir d’achat qu’il faut s’intéresser, mais bien aux inégalités qu’il faut s’attaquer.
Anne Brunner et Louis Maurin
Crédit photo / Victoriano Izquierdo
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