La France ne sortira pas de l’impasse budgétaire sans augmenter les impôts
Pour sauver les finances publiques et préserver notre modèle social, faire payer les riches ne suffit pas. Chacun doit faire un effort, en fonction de ses moyens. Le point de vue de Louis Maurin, extrait d’une tribune publiée dans le journal Libération.
Publié le 6 novembre 2026
https://www.inegalites.fr/La-France-ne-sortira-pas-de-l-impasse-budgetaire-sans-augmenter-les-impots - Reproduction interditeDes années de cadeaux fiscaux ont plombé nos finances publiques avec des effets dérisoires sur l’activité et l’emploi. La seule suppression de la taxe d’habitation nous coûte à elle seule 20 milliards d’euros chaque année. Le déficit public représente 150 milliards d’euros par an. La France ne sortira pas de l’impasse budgétaire sans augmenter les impôts. La droite se braque contre l’idée même, et la gauche se focalise sur les ultra-riches, alors que la réponse ne peut qu’être globale. Il est temps de retrouver le sens de l’effort collectif.
Il faudra d’abord réaliser des économies. Parlons clairement : voulons-nous moins de soignants, d’enseignants ou de policiers ? Réduire la voilure de la défense nationale ? Les services publics sont notre bien commun, nous forment, nous protègent, nous soignent. Chaque euro dépensé par la collectivité doit être compté, mais les besoins demeurent immenses, comme on le voit aujourd’hui dans les lycées. Au bout du compte, les marges seront faibles.
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On ne relèvera pas nos finances publiques sans augmenter les recettes. Les arguments qui s’y opposent sont faibles. L’impact sur l’activité économique (l’effet de « multiplicateur ») d’une baisse des dépenses publiques est plus élevé que celui d’une hausse des impôts, car cette dernière est en partie financées par l’épargne des plus aisés. Elle nous entraîne sur la voie de la récession.
L’argument selon lequel la France serait la championne mondiale des prélèvements est un leurre. Comparer la France à la moyenne des pays de l’OCDE n’a pas de sens, car cette moyenne comprend des pays comme le Luxembourg ou Malte. Par ailleurs, les pays ne comptabilisent pas leurs dépenses de la même façon, et celles de la France sont en partie surévaluées d’environ un point de PIB, selon l’économiste Philippe Askenazy.
Au niveau de l’État et des collectivités locales, nous dépensons plus que les pays comparables dans trois grands domaines [1]. La défense, car notre armée est l’une des plus puissante au monde, les infrastructures (comme l’entretien des routes communales) et les affaires économiques (aides aux entreprises en particulier). Les économies à faire dans ces domaines ne sont pas considérables.
En dehors des administrations publiques, nous dépensons davantage essentiellement en matière de protection sociale (la « Sécu »), notamment en santé et en retraites. Nous avons fait le choix d’assurances gérées par la collectivité, quand d’autres pays ont laissé plus de place au privé. En France, les organismes qui s’en chargent sont publics et les cotisations deviennent des prélèvements « obligatoires », ce qu’ils ne sont pas dans d’autres pays. Une partie de l’écart avec les pays comparables est une question de mode de financement. Les ménages paient tout autant au bout du compte, mais notre mode de financement est moins risqué et plus équitable. L’exemple américain de la santé l’illustre bien.
Les mesures de réductions d’impôts n’ont jamais apporté de gain de popularité
Reste l’argument de l’opinion. La majorité de la population est contre les hausses d’impôts dans les sondages, la belle affaire. Répondre à un sondeur n’engage à rien, cela signifie « je voudrais gagner davantage ». Les mesures de réductions d’impôts n’ont jamais apporté de gain de popularité. Répondre à un sondage n’est pas voter. Rien ne dit que valoriser le sens de l’effort, de contribuer tous ensemble, soit aussi impopulaire qu’on le dit, bien au contraire.
Comment faire ? Restaurer l’assiette fiscale (la base sur laquelle s’appliquent les impôts) en nettoyant les niches qui coûtent chaque année 100 milliards d’euros au pays. En supprimant les moins utiles, mais surtout de manière simple : en réduisant le plafond de la réduction d’impôt qui est de 10 000 euros par an et foyer fiscal.
On ne sauvera pas les finances publiques sans aller au-delà. De 2017 à 2025, le taux de prélèvements obligatoires a diminué de 1,7 point de PIB (de 45,3 % à 43,6 %), nous dit l’Insee. Le seul retour à la situation antérieure accroîtrait les recettes de 50 milliards d’euros par an. Avec un point de plus pour financer les besoins collectifs nouveaux, nous arriverions à 80 milliards d’euros.
Pour le faire, l’impôt dont l’assiette est la plus juste est la contribution sociale généralisée (CSG), car cette dernière concerne les revenus du travail et du capital. Une hausse de deux points rapporterait 28 milliards d’euros. Le niveau de vie médian en France est de 2 230 euros par mois (donnée 2024) pour une personne seule : il a augmenté de 180 euros par mois au cours des dix dernières années, inflation prise en compte. À ce niveau de revenus, une telle hausse de la CSG représenterait un effort de 45 euros mensuels semble supportable pour sauver notre modèle social. On peut aussi augmenter la TVA, en particulier sur les biens de luxe ou ceux dont la consommation nuit à l’environnement.
Dans un pays engagé dans l’effort collectif, il deviendra indécent aux plus aisés, qui ne cessent de s’enrichir, de s’exonérer d’une juste contribution. Pour cela, on peut relever les tranches supérieures de l’impôt sur le revenu, réintroduire un vrai impôt sur la fortune et taxer les plus hauts patrimoines, comme le propose l’économiste Gabriel Zucman. Ces propositions n’ont rien de révolutionnaires.
Quel est le sens de la justice de ceux qui veulent financer des décennies de baisse d’impôts par une baisse massive des dépenses publiques ? Ils ne se soucient ni du sort des plus pauvres ni du délitement des services publics qu’ils envisagent en taillant dans les dépenses. On peut continuer ainsi. Dans ce cas, il ne faut pas se plaindre des tensions sociales qui en découlent et qui, demain, seront d’une tout autre ampleur si l’on s’obstine sur la voie actuelle. Les Français et les Françaises ont le sens de la solidarité, une autre voie est possible si on en fait le choix.
Louis Maurin est directeur de l’Observatoire des inégalités
Point de vue initialement paru dans le journal Libération le 28 octobre 2026.
Crédit photo / © HJBC, iStock
[1] « Finances publiques : une situation dégradée, un redressement nécessaire », Trésor-Éco n° 403, ministère de l’Économie, septembre 2026.
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